49e Congrès CGT - Nantes 7-11 décembre 2009

Revue de pressePublié le 6 janvier 2010

Enquête syndicalisme

Aurélie, parcours
 de combattante

Publié dans l’Humanité du 24 novembre 2009

À vingt-trois ans, 
elle a déjà 
six ans d’expérience professionnelle 
derrière elle. Il faut bien manger et payer ses études de droit. Travaux pratiques de précarité garantis. Pour défendre ses droits, cette jeune femme issue de 
la « génération CPE », a découvert le combat syndical, avec la CGT, au centre commercial d’Euralille.
Portrait par Laurence Mauriaucourt.

Les cheveux bouclés. « C’est qu’en juillet il y a eu un mariage dans la famille, je n’allais pas y aller comme une pauvresse, mais un cinquième de mon salaire pour mon premier coiffeur, on ne m’y reprendra plus  ! » Elle rit.

Au printemps dernier, Aurélie Lesage, vingt-trois ans, manifestait aux côtés d’autres étudiants de Sciences-Po Lille contre la réforme des universités (loi LRU). Ses prises de parole, encourageant la convergence des luttes, avaient marqué les esprits. Aurélie Lesage, en master à la fac de droit, option sciences politiques, action publique, et équipière chez Quick, syndiquée à la CGT, et même membre de la commission exécutive de l’union locale de Lille, évoquait alors la nécessité de « libérer la parole » pour organiser collectivement la lutte sur des bases ancrées dans le vécu de chacun. Aujourd’hui, un moyen s’offre à « l’équipière » de quitter la restauration rapide. Plus libre que jamais, elle raconte son vécu. Elle raconte tout.Remontons à juillet 2005.

Aurélie vit à Chauny, dans l’Aisne. Un père ouvrier de fonderie, licencié cinq avant la retraite. Une mère, mécanicienne en confection. « Elle a commencé à bosser à seize ans, elle est encore en activité, mais elle a fait ses calculs… » Une pension qui sera « tellement modeste » qu’Aurélie renonce à la révéler. Tout cela pour expliquer qu’une fois le bac en poche, et après une année d’hypokhâgne, Aurélie décide, sur le conseil d’un prof, de suivre des études de droit à Lille, mais qu’il est hors de question de solliciter une quelconque aide financière de ses parents. « Leurs revenus, bien que modestes, sont néanmoins pris en compte pour le calcul des bourses universitaires, je ne peux prétendre qu’à l’échelon 1, soit 150 euros par mois. » À Lille, elle trouve vite une chambre de bonne, grâce à une amie, tandis qu’une autre lui indique que le Quick d’Euralille recrute. Direction le quartier d’affaires avec ses buildings, le centre commercial et l’immense galerie marchande. Premier CV déposé. Première embauche. Un contrat de vingt heures, signé par la maison mère France Quick. « C’était sympa au début, on était entre jeunes, beaucoup d’étudiants », explique la jeune femme, non sans avoir oublié la première année de fac sous pression  : «  Un salaire de 579 euros par mois pour vingt heures de travail, et le statut d’étudiant salarié permettait de ne pas être soumis au contrôle continu, donc examen terminal et une seule note qui sanctionne toute une année. Avec une moyenne de 10,1, c’est passé de justesse. »

Dès octobre 2005, le restaurant passe sous franchise. Autrement dit, fini le directeur salarié  ! Désormais, c’est le propriétaire, le patron, qui fixe les règles. Les heures supplémentaires imposées se multiplient. Fini la prime de fin d’année  ! « Un jour on a vu arriver des cartons de nouveaux tee-shirts, uniquement des tailles S, genre hypercintrés, si vous voyez ce que je veux dire… » Mais en deuxième année à Lille-II, Aurélie suit des cours de droit du travail. Elle apprend que dans toute entreprise de plus de onze salariés, doivent se tenir des élections pour élire des représentants du personnel. De retour au restaurant, elle soumet la question aux managers. Une réunion est organisée par la direction pour étudier « le cas Aurélie ». Et pas question d’élections  !

« Les conditions de travail se sont dégradées au fil du temps », relate-t-elle. Plus d’augmentation de salaire pour accompagner la montée d’échelon. Le portable qui sonne à n’importe quelle heure pour vous demander de venir. Des emplois du temps à trous et changeant perpétuellement. Des avenants systématiques au contrat de travail modifiant le nombre d’heures pour échapper au surcoût des heures supplémentaires… La chaîne du froid rompue quand les frites congelées se baladent en voiture ou dans un simple chariot entre les différents restaurants du même propriétaire, un ancien concessionnaire automobile, qui avait lui-même renoncé aux études de droit pour se lancer dans les affaires. « Il possède cinq magasins franchisés dans le Nord, dans l’Aisne et en Belgique, et cela représente plus de 50 salariés, nous pourrions donc même prétendre à la création d’un comité d’entreprise… Mais l’employeur a déclaré chaque magasin en lui attribuant un numéro spécifique, ce qui lui permet de contourner la question… » Aurélie a pu vérifier que le loyer mensuel pour la location du local d’Euralille s’élève à 10 000 euros. Ce qui correspond au chiffre d’affaires d’un bon samedi ou de deux jours de semaine. Prix de revient d’un Giant, produit phare de la marque, 52 centimes. Il est vendu 3,90 euros. « C’est tout dire  ! » Aurélie évoque alors la pause repas, qui pourrait permettre de discuter entre collègues, de « libérer la parole », mais cette pause s’effectue au milieu des clients. Obligation de consommer des produits de la marque. Un retrait forfaitaire de 3,11 euros par repas retiré de la paye.

Aurélie sent qu’elle ne doit pas rester isolée. Elle frappe à la porte de l’union locale CGT de Lille. Les discussions avec d’autres syndiqués  : sa « bouffée d’air frais ». Les retraites, la santé au travail… Sujets passionnants. Et puis, elle découvre que depuis le 48e Congrès (Lille 2006), la Confédération souhaite déployer des « syndicats de site ». Autrement dit, organiser les salariés sur critère géographique et non sous la seule bannière d’une entreprise ou d’un secteur d’activité. Et la galerie marchande d’Euralille, avec ses 200 enseignes et son hypermarché Carrefour, est, depuis 2004, identifiée par le syndicat comme une des zones pilotes. L’idée séduit l’étudiante. Elle veut participer à la construction du projet. « Mais les salariés ne s’attardent pas après le travail et il y a un fort niveau de turnover qui ne facilite pas les contacts sur la durée. » C’est tout le problème. Et puis la direction d’Euralille prétexte qu’il n’y a aucun local disponible pour permettre à un éventuel syndicat de disposer d’un lieu d’accueil et de réunion…

Aurélie avoue connaître peu d’autres salariés à part ses collègues. « Chacun s’enfuit littéralement après le boulot… Certains viennent manger au Quick, arborant des badges d’autres enseignes, mais ce n’est pas évident de discuter à ce moment-là… » Néanmoins, inlassablement et autant que possible, elle écoute, questionne, milite. Et quelquefois les consciences s’éveillent. « Mais les rares qui s’engagent, un jour se marient, trouvent un meilleur boulot après leurs études, démissionnent et disparaissent… » Certes une employée de boulangerie et une coiffeuse exercent des métiers très différents. Mais le « syndicat de site », qui unirait les personnels au-delà du métier, Aurélie y croit d’autant plus, qu’une enquête a été réalisée par la CGT. Qui a révélé des besoins convergents concrets « et réalisables »  ! Deux revendications notamment  : une crèche et un restaurant d’entreprise. « Celui dont dispose EDF, à quelques pas de la galerie marchande, a la capacité matérielle d’accueillir les salariés d’Euralille », affirme Aurélie. Mais ça coince du côté des directions. Quant à la crèche, la direction d’Euralille évoque, là encore, l’absence d’espaces disponibles.

Aurélie s’épuise nerveusement. Ses collègues sont de plus en plus précaires, souvent sous contrat de professionnalisation, payés à 55 % du Smic quand ils ont moins de vingt-six ans. De moins en moins d’étudiants. De plus en plus de « désajustés sociaux ». Coûte que coûte, avec une vingtaine de salariés, il faut assurer une ouverture sept jours sur sept et une présence entre 7 heures et 23 heures. « Plus de 20 CV arrivent chaque semaine sur le bureau du patron qui use de cela pour exercer une forme de pression. » La baisse de la TVA dans la restauration qui devait faire augmenter les salaires, on n’en parle même pas.

La clientèle change aussi. Des jeunes, en bande, désœuvrés, parfois menaçants. « Il faut sortir à 23 heures par l’arrière du centre commercial, traverser une esplanade déserte. Il m’est arrivé, après des menaces, de sortir en emportant une bombe de Décap’Four au cas où… » La peur au ventre. Les larmes, le matin avant d’embaucher… Quatre ans et demi de restauration rapide, parallèlement aux études, en limitant achats, sorties, plaisirs, faute de moyens. Mais toujours aussi généreuse et forte, Aurélie. Forte de connaissances et d’une carte de la CGT, « qui fait que le patron se méfie tout de même ».

Teddy, un de ses collègues, lui, vient d’être mis à pied. À vingt et un ans, il est assistant manager mais il a osé revendiquer une « prime d’habillage » pour les équipiers, histoire de compenser les dépenses de nettoyage fréquent des tenues obligatoires de travail. Et il a surtout écrit un courrier à la maison mère dénonçant des « dysfonctionnements ». Son courrier a atterri entre les mains du patron. Une femme de trente-huit ans, affectée au ménage bien qu’en contrat d’équipière, fait l’objet d’une procédure de licenciement. Elle revendiquait, notamment, son droit à deux jours de repos consécutifs. « T’as qu’à faire comme ils font à France Télécom quand ils en ont marre », lui aurait-on répondu…

En ce mois d’octobre, Aurélie s’en va. Fini le Quick  ! Démission. Sous contrat de professionnalisation, mais avec de réelles perspectives de mettre sa passion pour le droit en adéquation avec son activité salariée, elle va s’occuper de formation au sein même de la CGT, tout en finissant son master 2. Au congrès de Nantes, en décembre prochain, elle espère bien pouvoir partager son expérience du monde du travail. Sa première expérience. Du haut de ses vingt-trois ans, elle a toutefois connu aussi une première victoire. Dans les manifs, avec d’autres lycéens, contre le CPE. Mais d’où lui vient cette énergie dès qu’il s’agit de combattre une injustice  ? Récemment, sa mère lui a dit  : « Tu sais, j’ai été déléguée du personnel, et on a même fait grève… » Elle n’en avait jamais parlé.

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